Enfant qui regarde un détail au sol : période sensible des petits objets

Les 6 périodes sensibles Montessori... et les autres !

Parfois les enfants font des choses vraiment bizarres. Comme monter et descendre 20 fois de suite le même escalier. Ou nous montrer 50 fois la même image pour qu’on répète « chat ». Un jour, j’ai même retrouvé un bol que j’avais laissé traîner dans le salon, mystérieusement posé par terre dans la cuisine...

On pourrait mettre tout ça sur le dos de l’infantilité, penser qu’il s’agit d’un jeu ou d’une façon d’attirer notre attention... Mais si on cherche un peu plus loin, on met alors en évidence un phénomène fantastique découvert par Maria Montessori : les périodes sensibles.

(Petite digression : si vous préférez regarder une vidéo sur les périodes sensibles plutôt que de lire un billet, il y en justement une parmi les ressources réservées aux membres du Terrier des Montessouricettes, notre communauté gratuite.)

Curieusement, tout part de l’étude des plantes et plus particulièrement de leurs tropismes. Ce mot un peu barbare désigne en fait un phénomène que tout le monde connaît : la tendance pour les plantes à se développer dans une direction qui est bonne pour elle, comme les tournesols qui se tournent vers le soleil, ou des racines qui s’étendent dans la direction où elles pourront capturer plus d’eau ou de nutriments.

On a tous vu des arbres déformés dans des régions venteuses : ce n’est pas le vent qui tord les branches, ce sont les branches qui poussent dans le sens où le vent risquera moins de les casser. D’autres plantes, en particulier les rampantes ou les grimpantes, poussent dans la direction où elles recevront le plus de lumière.

 

Arbres penchés par le vent : les tropismes chez les plantes

 

Les scientifiques, en particulier Jacques Loeb, un biologiste allemand de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, se sont ensuite intéressés à l’étude des tropismes chez les animaux (dans son livre L’enfant, Maria Montessori évoque le nom d’Hugo de Vries mais il s’agit d’une erreur : Hugo de Vries était un botaniste qui ne s’est apparemment jamais intéressé aux animaux). Rendons à César ce qui est à César : c’est Jacques Loeb (et non Hugo de Vries, donc), qui a établi un parallèle entre l’attraction des plantes et celle des chenilles pour la lumière.

Il était même convaincu, déjà à l’époque, que ces tropismes guidaient non seulement des espèces au comportement limité, mais aussi des animaux au comportement très complexe, et jusqu’à l’homme.

Konrad Lorenz, de son côté, dans les années 30 (soit très peu de temps avant la publication de L’enfant), a réalisé une expérience assez cocasse pour mettre en évidence le phénomène d’imprégnation des oisons, c’est-à-dire le lien intense (l'empreinte) qui se crée au moment de la naissance entre un oison et la première chose mobile qu’il voit (normalement sa mère). Lorenz s’étant arrangé pour être le premier être vivant que les oisons voyaient au moment de leur naissance, il est devenu en quelque sorte leur mère adoptive et partout où il allait, il était suivi de toute une nichée de petits oisons !

 

Konrad Lorenz et ses oisons : le phénomène d'imprégnation

 

Parlons un peu de vocabulaire : là où les botanistes parlaient de tropisme, Lorenz a introduit le terme de période critique, tandis que Jacques Loeb parlait indifféremment de tropisme ou de période sensible. Pourquoi cette variation dans les termes ?

Tropisme désigne seulement une tendance, une attirance pour une direction particulière.

Dans les expressions « période critique » ou « période sensible », la notion de période implique que cette attirance n’est pas perpétuelle : elle est limitée dans le temps et elle permet un apprentissage. Durant un temps donné, l’animal est sensible à certains stimuli extérieurs qui l’attirent et entraînent chez lui certains comportements. Par exemple, lorsqu’elle est jeune, la chenille est attirée par la lumière et se déplace donc à l’extrémité de la branche sur laquelle elle se trouve, jusqu’à atteindre des feuilles suffisamment tendres pour qu’elle puisse les manger. Ou pour reprendre l’exemple de Lorenz, juste après la naissance et pendant un court moment, les oisons sont attirés par ce qui bouge et ils s’y attachent immédiatement, ce qui leur permet de créer un lien très fort avec leur maman (ou un scientifique trop curieux), dont ils n’auront plus qu’à suivre l’exemple pour survivre.

L’expression de période « critique » insiste davantage sur le fait que si l’apprentissage n’a pas lieu durant cette période, il sera très difficile plus tard. Les oisons peuvent s’attacher à leur mère bien après leur naissance, mais ce lien sera beaucoup plus ténu que s’ils s’étaient imprégnés en sortant de leur coquille.

Patrick Bateson, spécialiste de la question des périodes sensibles chez les animaux, compare ce phénomène à un voyage dans un train aux fenêtres obturées. Après un certain temps (le temps de maturation), une fenêtre s’ouvre et le voyageur curieux peut observer la vue à loisir (période d’explosion des apprentissages). Puis la fenêtre se referme, ou le voyageur a observé tout ce qu’il voulait et regarde ailleurs. La période d’apprentissage est terminée.

 

Train en marche : une métaphore pour la notion de période sensible

 

Mais passons aux humains : c’est Maria Montessori, à une époque où l’on ne parlait pas encore de plasticité neuronale, qui a observé et théorisé cette notion de périodes sensibles chez l’homme, et en particulier chez le petit enfant entre 0 et 6 ans.

Elle a mis en évidence six périodes sensibles autour de cette tranche d’âge (les âges ne sont qu’indicatifs et ne prennent pas en compte la longue période de maturation qui peut précéder, auquel cas la période sensible du langage commencerait même avant la naissance, lorsque l'enfant entend la voix de ses parents !) :

 

Les 6 périodes sensibles Montessori

 

Certaines sont plus évidentes que d’autres : le langage par exemple. Tout le monde sait que les enfants ont une prédisposition pour les langues, simplement par imprégnation : ils commencent par apprendre leur langue maternelle, mais s’ils sont plongés dans un environnement bilingue, ils peuvent apprendre deux langues à la fois.

Mais dans notre société qui met l’accent sur l’écrit autant que sur la communication orale, ils ne s’arrêtent pas là : ils sont attirés par les lettres beaucoup plus tôt qu’on ne le soupçonne généralement, parfois même dès 3 ans ! Statistiquement, les garçons apprennent à lire et à écrire plus tard que les filles et là où certains savent lire dès 4 ans, d’autres ne s’y intéresseront qu’à 6 ans, mais en faisant attendre le CP pour proposer la lecture et l’écriture aux enfants, on rate souvent cette période où ils s’y intéressent naturellement et où tout se fait facilement...

Vous savez combien je suis opposée à l’idée de « pousser » les enfants dans l’espoir d’en faire de petits génies, mais à l’inverse, ça me désole de voir des enfants passionnés à qui l’on dit : « Tu verras ça plus tard, tu es trop petit. » Et quand ils ont l’âge « requis », on s’étonne que cela ne les intéresse plus...

La période sensible de la coordination des mouvements est également évidente pour tous ceux qui auront observé un jeune enfant : il peut se mettre à porter des charges très lourdes ou à monter et descendre 20 fois un escalier. Il peut s’entraîner à sauter, à danser, il aime les comptines gestuées et il répète, il répète sans cesse.

En ce qui concerne le comportement social, c’est la raison pour laquelle les enfants aiment tant les jeux d’imitation. Et la différence est flagrante entre un enfant de 18 mois qui ne s’intéresse pas aux autres et joue seul, et un enfant de 4 ans qui court et s’invente toutes sortes de jeux avec ses amis !

La période sensible du raffinement des sens est plus discrète, car on ne s’y intéresse pas tellement à l’école, mais en très peu de temps, les enfants découvrent les goûts, les couleurs, le toucher, les sons musicaux, ils apprennent à associer une sensation tactile avec une image visuelle (comme lorsqu’on reconnaît un objet uniquement au toucher) etc.

 

Où est Charlie ? La période sensible des petits objets

 

Vous repèrerez en revanche facilement la période sensible des petits objets : c’est le moment où, devant une image, le tout-petit va pointer du doigt la minuscule coccinelle cachée derrière une feuille (c’est le moment idéal pour jouer à Où est Charlie ?), ou alors où il va s’intéresser au moindre caillou présent sur son chemin. Durant cette période de grande attention aux détails, le moindre trajet à pied peut être éprouvant ! Il faut souvent prévoir plus de temps pour lui permettre de s’arrêter davantage (il a tellement à découvrir durant cette période !), et lui proposer de petits jeux pour le motiver à avancer quand l’heure tourne et qu’il faut tout de même rentrer à la maison.

A la maison, il suffit généralement de jouer à se poursuivre pour que tout le monde se mette à courir, hilare ! Sinon, une petite chanson et on n’a plus qu’à sautiller en rythme ! Evitez tout de même « Il était une bergère », où les « Trois pas en avant, trois pas en arrière » ne vous aideront pas beaucoup à avancer...

Mais passons à cette période plus mystérieuse de la sensibilité à l’ordre. En voyant l’état de la chambre de vos bambins, cela ne vous avait pas particulièrement frappé ?

Cette période existe bel et bien, mais nous avons tendance à l’ignorer et à supposer qu’un petit enfant est incapable de ranger. Bien au contraire, il a un besoin fondamental d’ordre ! Très vite, il associe une place et un propriétaire à chaque chose, et c’est ainsi que vous allez voir votre bout de chou vous rapporter le portable que vous avez laissé traîner dans l’entrée.

C’est aussi la grande époque des alignements et des tris, qui vous paraîtront parfois maniaques ou farfelus (comme lorsque votre enfant va se mettre à ranger toutes les pièces de Lego par couleur). Vous l'apaiserez beaucoup en gardant son environnement sobre et épuré, et en facilitant le rangement : minimalisme, rotation des jouets, petits paniers pour les petites pièces...

 

Le mystère du bol posé par terre : période sensible de l'ordre

 

Et j’en reviens au mystère du bol posé par terre dans ma cuisine. En bonne montessorienne, j’avais besoin de comprendre... Eh bien il se trouve que ce bol, je l’avais tout simplement laissé traîner sur la table basse du salon et que mon fils, qui avait 2 ans, m’avait trouvée bien négligente et l’avait rapporté à la cuisine pour le mettre dans l’évier. Mais comme l’évier était bien trop haut pour lui, il l’avait gentiment posé juste devant, en espérant que sa maman allait comprendre le message et arrêter de mettre du bazar partout !

Car les enfants sont de vrais révélateurs de nos propres comportements. Le jour où vous allez ranger une babiole à sa place et où votre fils ou votre fille viendra la reposer sur la table où elle était, vous allez réaliser qu’effectivement, cela faisait trois mois qu’elle traînait là et qu’il est donc naturel pour l’enfant de supposer que c’est sa place !

Alors n’hésitez pas à en profiter pour demander à votre enfant de ranger tant qu’il aime ça car oui, je préfère vous prévenir, cette passion du rangement ne dure pas forcément toute la vie... Ou disons plutôt que si le besoin d’ordre est toujours là, la flemme risquera souvent de l’emporter, en particulier chez un ado en pleine rébellion !

 

Cerveau : les neurosciences et les recherches en psychologie mettent en évidence de nombreuses périodes sensibles ou critiques

 

Sachez toutefois qu’il ne s’agit là que des périodes observées par Maria Montessori. Aujourd’hui, avec les recherches en psychologie et en neurosciences, on peut affiner tout cela et mettre en évidence d’autres périodes sensibles, par exemple dans les domaines suivants :

  • l’apparition du sourire chez le bébé : si on ne communique ou qu’on n’interagit pas avec un nouveau-né, il risque de passer cette période et de ne pas apprendre à sourire (comme on le voyait chez certains enfants élevés dans des hospices, lorsque l’encadrement se contentait d’assurer les soins de base sans chercher à développer un lien avec le bébé)
     
  • au niveau de l’audition, la discrimination des sons des différentes langues : passé un certain âge, un enfant qui n’a jamais entendu de chinois par exemple ne sera plus capable d’en distinguer tous les sons, car son oreille et son cerveau se seront spécialisés dans la discrimination des sons de sa langue maternelle
     
  • l’attachement : le peau-à-peau, l’allaitement et tout simplement le contact entre une mère et son enfant, dès la naissance, jouent un rôle majeur dans la création d’un lien entre les deux. Ce processus d’attachement, s’il n’a pas lieu rapidement après la naissance, risque de ne jamais avoir lieu...
     
  • la vue : un enfant qui souffrirait d’un strabisme non détecté pourrait ne jamais développer sa vision binoculaire. Même si on corrige son strabisme plus tard, il risque de ne jamais être capable de bien apprécier les distances, et donc d’avoir des difficultés à conduire, à faire du sport (impossible de savoir où se trouve exactement une balle en mouvement) etc.

Toutefois, je n’aime pas beaucoup le terme de période critique, car les dernières recherches semblent le démontrer : la plasticité cérébrale ne disparaît pas totalement après une période sensible, elle s’atténue simplement (je vous renvoie en particulier vers cet article expliquant que la plasticité cérébrale pourrait subsister jusqu’à 35 ans en ce qui concerne la vision binoculaire ou ce TEDx Talk sur la plasticité cérébrale chez les personnes âgées, et les conditions de vie qui la favorisent). Il n’est donc pas impossible de développer ces compétences lorsqu’on a laissé passer la période idéale, ce sera simplement plus compliqué et plus imparfait. Donc surtout pas de panique si vous avez l’impression d’être passé à côté d’une période sensible chez votre enfant : il n’est jamais trop tard ! Après tout, on apprend tous une seconde voire une troisième langue à l’école...

 

Enfant qui regarde un détail au sol : période sensible des petits objets

 

 Mais si, maintenant que vous êtes bien informé, vous ne voulez plus rater les signes qui indiquent une période sensible, voici ce à quoi vous devez faire attention :

  • Est-ce que votre enfant est très attiré par quelque chose qu’il répète encore et encore ? Essayez de chercher le processus plus général derrière. Cherche-t-il à trier (ordre) ? Est-ce que votre bébé de quelques semaines vous regarde avec insistance (il cherche peut-être à imiter vos expressions, c’est le moment de sourire pour le lui apprendre !) ? Votre enfant vous demande-t-il tout le temps comment on prononce telle lettre (c’est peut-être le moment de lui présenter les lettres rugueuses) ?
     
  • Est-ce qu’il régresse dans certains domaines qui semblaient le passionner ou qu’il maîtrisait parfaitement auparavant (propreté, motricité, langage...) ? Rassurez-vous, ce n’est que temporaire, il se concentre en fait sur son nouvel apprentissage, même si vous ne le voyez pas (c’est la période de maturation) ?
     
  • Est-ce qu’il fait ce qui vous semble être des caprices ? Par exemple s’il tient à poser une chose à un endroit précis (ordre) ou à porter lui-même son sac (motricité), ou encore s’il s’arrête fasciné en regardant le sol pendant une promenade (peut-être n’avez-vous pas remarqué la petite fourmi dont il suit le trajet, période sensible des petits objets...). Essayez de comprendre la raison profonde derrière ces « caprices ». Et surtout, laissez-le explorer ses nouvelles compétences !

Avec toutes ces informations, vous devriez être paré pour aborder sereinement chacune des périodes sensibles avec votre enfant ! Croyez-moi, votre vie sera plus simple quand vous découvrirez la raison cachée derrière ses pseudo-caprices et que vous saurez quel type d’activité lui proposer en focntion de ses centres d’intérêt.

Vous pouvez retrouver une vidéo sur ces périodes sensibles, ainsi que bien d'autres ressources (comme des idées d'activités Montessori pour faire une première présentation à votre enfant, des tableaux de progression etc.) dans le Terrier des Montessouricettes, notre communauté gratuite !

Mini-cours d'initiation à la pédagogie Montessori

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